15 février 2005

A Pierre, Anne, Kimo, Sébastien, Caroline et tous ceux avec qui nous avons franchi ensemble « le passage ».

Ce texte qui suit est d'auteure semi-inconnue ; je sais son prénom et son initiale : Joyce L.
Brève rencontre à distance via le net, Joyce est restée en contact avec moi environ trois ou quatre jours, pas plus, en janvier 2000. Assez pour qu'elle me fit confiance pour m'envoyer trois textes en format Word. A-t-elle pensé à en déposer le copyright ? Je crains que non. Je n'ai aucun moyen de retrouver sa trace, je ne suis même pas sûr de son adresse de l'époque, probablement Annecy. Vous trouverez  ci-après celui qui me semble le plus beau des trois, le plus poétique et d'intérêt général. Si quelqu'un reconnaît l'auteure, qu'il n'hésite pas à nous remettre en contact, et qu'elle reprenne tous ses droits sur son écrit. En attendant, nous pensons qu'il doit être connu. A Joyce, maintenant :

A Pierre, Anne, Kimo, Sébastien, Caroline et tous ceux avec qui nous avons franchi ensemble « le passage ».

A madame Dolto pour son écoute et ses enseignements et tout ce qui serait réduit à bien peu si cela était exprimé sur le papier.

Les moments les plus beaux sont sans doute ceux que l'on partage. Quand ces moments sont « amour » ils restent à jamais gravés dans le cœur et l'âme, indestructibles trésors que personne ne pourra voler, ni même convoiter, puisque bien serrés au plus profond de l'être.

Je ne crois pas aux rencontres fortuites, mais celle avec le docteur V. pourrait bien me faire changer d'avis. Parce qu'un jour ce chirurgien m'a aperçue, puis vue, puis s'est intéressé à moi, ma vie a basculée.

Je voulais être médecin, mes parents en ont décidé autrement. Pas d'études. Je les ferai plus tard, bien plus tard, bien loin de Laënnec..............  « ingénieur en management socio-économique ». Optimiste je suis, médecin des entreprises je fus.

Retour à la case départ, ou plutôt au bloc d'un hopital de province où l'adorable et redouté Dr V. sévit. Je fréquente ses filles et je le redoute un peu. Il a l'air sévère et l'aura du chirurgien me rend toute petite. Mais cet homme dont j'apprécierai les qualités de bonté et de gentillesse a mis le doigt sur ma plaie toute neuve. Je ne ferai pas médecine, je ne ferai pas d'études, telle est la sentence paternelle.

Je ferai de toi quelqu'un me dit ce « père de mes copines ». Et il m'embarque dans son « bloc » sans tambours ni trompettes, traînant la gamine que je suis encore, terrorisée, paniquée par ce que je pourrais voir. Et je vois ! Pas très longtemps, mon œil tourne. Mais on recommence après deux ou trois gifles, et avant d'avoir eu le temps de me dire que, finalement « faire médecine » c'était pas mon truc, j'y retourne. Et j'y prends goût.

Pas infirmière, pas aide-soignante, ni ci ni çà, rien. Rien qu'une personnalité déjà bien affirmée, qui sait déjà ce qu'elle veut, mais surtout ce qu'elle ne veut pas. Et que veut-il le Dr V. ? Que je sois son instrumentiste attitrée, que je le suive à l'hôpital et à sa clinique privée, et que, pour ce faire je travaille en free lance.

Aujourd'hui ce serait impossible, vous devez afficher vos diplômes et dans certains cas, peu importent vos capacités.

Hier c'était faisable. On encensait l'autodidacte, on reconnaissait ses compétences et le fin du fin, on lui enseignait, à lui tout seul, ce qu'il souhaitait savoir.

J'ai regardé, écouté, appris. Je remercie.

Je passe des heures appuyée à l'autoclave, le catalogue à portée de nez, en essuyant les instruments, mémorisant leur nom, prenant des coups de colère quand cette foutue pince de Péant fait un trou dans ma mémoire. Mais je suis tenace, coriace, j'y arriverai, et vite.

Ce que le Docteur V. n'avait pas prévu, c'est que cette situation, de rêve pour moi, confortable pour lui (à deux heures du matin j'arrivais avec la boîte, fraîche et rose, du moins me l'a-t-il fait croire, me recouchant à 4 h pour être rappelée à 7 etc....)

J'étais grassement payée, mais j'ai dû payer l'addition de la jalousie du personnel soignant.

J'étais jeune, sensible et j'ai souvent mal vécu les coups de couteaux du style « On n'est pas là pour ramasser la merde de sa put... », entre autres phrases dévastatrices.

Le Docteur V. était mon père spirituel, je n'étais la p. de personne, quand à « ma merde », il s'agissait des compresses et autres résidus de l'intervention. Ce fut dur, mais déjà, je gérais au mieux ces attaques inutiles et me suis fait rapidement accepter par les « autres ».

J'ai pratiqué l'humilité, demandé des conseils dont j'avais grand besoin et bientôt j'ai été considérée comme « normale » bénéficiant même souvent de la même aura accordée à mon patron. Le luxe !

Pour savoir il faut apprendre, et pour apprendre il faut voir et faire. J'avais le privilège, outre celui du salaire, d'avoir beaucoup de temps libre. Mais je restais sur place à la clinique ou à l'hôpital. Je faisais les visites, je participais aux consultations, ce qui faisait hurler les surveillantes et donnait aux internes, du moins le croyaient-ils, le privilège de me « coincer dans les coins ».

Au bloc les malades dorment. La communication sent le penthotal à plein nez. Les interrogations restent sans réponses.

Dans les chambres ou pendant les consultations il y a un échange. Mots, regards, gestes. Reconnaissance, crainte, peur, humiliation, amour, désespoir, je crois avoir tout lu dans ces yeux, ressenti dans ces mains qui se tendent et qu'on a du mal à saisir parce que de l'autre côté du lit il y a les mêmes sentiments, même si c'est le « bon côté » de la feuille de température.

Le plus difficile c'est le regard des enfants. Je m'y plonge, au risque de m'y noyer. La première fois, c'est pendant ce qui aurait dû n' être qu'une simple appendicectomie. L'ambiance est à la rigolade, un interne défait sournoisement mon sarreau je ne peux rien faire et le patron est le premier à rire. Puis tout se fige. L'appendice est apparemment sain, mais une masse comprime le sigmoïde. Le silence se fait, les noeuds dans mon dos se refont, ceux dans nos estomacs augmentent.

On demande un extemporané et l'attente commence, qui paraît interminable.

Je pense aux parents dans la chambre et suggère que quelqu'un aille leur parler. Nous sommes tous « stériles » répond le patron, et nous n'avons aucun élément pour l'instant. Je le déteste. Serait-il lâche ? Non. C'est mon impétuosité naturelle qui aurait besoin d'être maîtrisée.

L'extempo n'a pas confirmé ou infirmé un verdict tacite, mâchouillé par tous, dégluti par personne.

Les parents doivent être terriblement inquiets. Personne n'en parle. J'apprendrai après que chacun ravale ses sentiments. Pudeur ou lâcheté ? Mais chacun visionne le même film.

Il a 10 ans. Il s'appelle Kimo. Eurasien, il a des cheveux indomptables. Quand il a été admis hier soir, pour détendre un peu l'atmosphère, je lui ai dit en lui passant la main dans la tignasse que c'était la première fois que le docteur V. allait opérer un hérisson.

Il a ri, les parents aussi. Mon humour était discutable, mais Kimo se détendait. Puisque je riais avec eux c'est que ce n'était pas grave.

Ce matin quand le brancardier l'a amené au bloc, il m'a fait un grand sourire. Il avait confiance Kimo. Puis au moment de lui mettre le masque (époque redoutable !) qui sentait la pomme disait-on (de quelle espèce ?) il a voulu que je lui tienne la main jusqu'à ce qu'il dorme.

Je l'ai fait, lui caressant la joue jusqu'à ce que sa main me lâche. J'ignorais à ce moment précis que ce geste je le ferai plus tard, souvent, bien trop souvent, jusqu'à ce que les doigts se desserrent des miens, pour la dernière fois. Pour plus jamais.

Kimo a un cochonome merdique. En termes pas vraiment plus élégants, il a un néo, et si on veut faire dans le coup poing dans la gueule (pardon) il a un cancer.

Les parents me hantent. C'est le docteur V. qui va leur parler. Mais quelqu'un ne peut-il pas...... Je suis une révoltée. Je ne dirai rien. J'ai bien trop de mal à retenir mes larmes et quand on sait que seuls les yeux émergent de ces fripes verdâtres, difficile de les cacher. Heureusement, la maison Tétras, éternelle « fournisseuse » de champs, blouses, masques (le papier n'était pas entré dans les moeurs et l'asphyxie nous guettait) utilisait un tissu qui nous faisait transpirer comme des galériens, mais épongeait les larmes au bord du masque.

J'ai au moins eu l'illusion d'un semblant de dignité.

Le docteur V. s'est acquitté de sa tâche, restait à recevoir les parents. J'avais mal au cœur, mal à la vie. Alors que j'allais quitter le bloc il m'a attrapée par le bras. « Nous y allons ensemble ». Tu es jeune, tu es femme (plutôt gamine !) ta présence ne changera pas le cours des choses mais elle rendra plus humaine la situation.

J'aurais voulu m'évanouir, mais il y avait belle lurette que j'avais appris la résistance, j'aurais voulu partir. Je me suis entendue donner oralement ma démission. Le docteur V. y a répondu par un geste d'affection, me prenant par les épaules il m'a dit ceci : « si tu veux vivre, il faut apprendre la mort. Si tu veux aider à mourir, il faut apprendre la vie. C'est exactement ce qui va se passer maintenant ».

Inutile de décrire la stupéfaction, le refus, puis la douleur des parents de Kimo. Je ne retiendrai que l'humanité dont a fait preuve le docteur V. J'étais tétanisée. Plus tard quand je lui ai dit que je n'étais pas prête, que j'était trop jeune il m'a répondu que c'était Kimo qui était trop jeune et que personne, jamais, n'était prêt à la mort, même si elle faisait partie de la vie.

Je suis allée vomir, j'ai pleuré et je suis allée dans la chambre de Kimo.

Les salles de réveil n'existaient pas. Le pauvre gamin vomissait tripes et boyaux sous l'œil hagard des parents.

Il n'existait pas de service spécialisé pour les cochonomes. Les petits bobos cotoyaient les grands drames.

Les parents de Kimo habitaient loin. Cultivateurs, ils n' avaient qu' une camionnette, alors ils prenaient le train. Ils ne pourraient pas venir tous les jours, mais ils essaieraient de téléphoner. A cette époque le téléphone n'avait rien à voir avec le phone reflex d'aujourd'hui.

Je leur ai promis de m'occuper de lui entre leurs visites. Je ne savais pas que je mettais le doigt dans un engrenage qui a été la plus belle leçon de vie et d'amour de mon existence.

Il y avait en pédiatrie un petit enfant qui allait mourir. Je l'ai su, je suis allé le voir. Il était très agité, les infirmières (je ne les blâme pas) débordées lui donnaient les soins nécessaires, il n'y avait rien à dire, mais on ne lui disait rien.

Alors j'ai commencé à lui raconter des histoires. Il me regardait de ce regard immense qu'ont les enfants pour appréhender le plus de choses à la fois. Un regard dévorant. Il suçait son pouce et quelquefois s'endormait. Souvent, la douleur était la plus forte. La lutte était inégale. Mes gestes d'amour, mes paroles, mes regards n'y pouvaient rien.

Ses parents venaient rarement, frères et soeurs prenaient beaucoup de temps et puis, à l'hôpital « il était entre de bonnes mains ». La maladie fait peur, la mort terrorise, le malade lasse........même si c'est son enfant.

Mes moments libres se partagaient entre Kimo et Petit Pierre. Quand j'entrais dans la chambre de Kimo, c'est lui qui me réconfortait par son sourire. J'avais demandé aux « soignantes » de me réserver les « cadeaux Bonux » qui faisaient fureur à cette époque.

Je faisais des petits paquets que je cachais dans mes poches et Kimo devait deviner dans laquelle, puis en deviner le contenu en triturant le papier, puis riait en me fendant le cœur en découvrant le trésor.

Je venais de découvrir quelque chose de terrible. Les parents de Kimo étaient démissionnaires. Ils avaient peur de leur enfant. Peur de sa mort. Ils venaient de moins en moins souvent. Kimo savait qu'il allait mourir.

Nous parlions beaucoup. Je l'écoutais, petite voix d'une sagesse exemplaire. Il tentait de me faire comprendre que si ses parents ne venaient pas c'est qu'ils avaient beaucoup de travail. Il m'a demandé de ne pas leur en vouloir. J'entrais dans un monde à l'envers.

C'est l'enfant qui excusait les adultes.

Nous avons parlé de la mort. Les enfants ne l'ont pratiquement jamais affrontée à cet âge-là. A travers un petit animal le plus souvent. On l'a caressé, embrassé, bien calé dans une petite boîte, avec son chiffon préféré, puis on lui a choisi un bel endroit dans le jardin ou chez mémée, parce que « chez nous c'est pas une vraie maison, il n'y a pas d'herbe ». Mais jusqu'à la fin, et au-delà de sa vie, on l'a aimée cette bestiole. Elle avait un nom. Il reste encore de l'amour.

Alors l'enfant fait référence à cet amour qu'on a donné après la mort et se rassure sur « l'après » de la sienne. C'est souvent ce qu'il redoute. L'oubli. Est-ce qu'on m'aimera encore.

J'explique que l'amour continue bien au-delà de la mort. Qu'il ne finit jamais.

Et est-ce que j'aurai mal pour mourir, est-ce que je serai tout seul, parce que tu sais, papa et maman avec les petits ils ne peuvent pas.................

Craintes et excuses mélangées, il faut faire un tri.

Oui, si tes parents ne sont pas là, je viendrai. Mais s'ils sont là tu viendras quand même ? J'aime bien quand t'es là. Oui je viendrai aussi.

Mais il y a les parents dont il faut s'occuper. Les petits qui les retiennent à la maison servent quelquefois d'alibi. Ils ont peur. Ils se lassent. Cette vie qui n'en finit pas de finir. Cette fin qu'on ne veut pas prévoir, qu'on ne veut pas voir. Il faudra nous prévenir, mais vous savez, avec la distance, on arrivera peut-être pas à temps.

Alors j'explique avec des mots du cœur qu'ils ne sont pas responsables de la mort de leur enfant. Que la peur d'être là est légitime et que malgré tout, ne pas y être peut être compris.

Petit Pierre va mourir. Demain matin son lit sera vide, draps repassés, sans un faux pli, sans fausse vie. Je vais rester, les parents me l'ont demandé. Vous le connaissez si bien ! Il a tellement confiance en vous ! Je les déteste plus que je ne les plains. Il me faudra du temps pour comprendre qu'une présence, même étrangère, est parfois précieuse.

Alors que je parlais avec Kimo du « passage », lui expliquant qu'à 10 ans il entrait dans l'adolescence. Que cette phase de transition n'était pas toujours simple. Je lui ai parlé du sas du bloc. Je lui ai expliqué qu'il fallait d'une certaine manière que l'enfant meure pour faire naître l'adulte.

Les enfants malades ont une perception aigüe des choses. Il concentrent toute leur énergie sur la compréhension de la situation. Et ils la comprennent de façon surprenante, avec des mots simples, des gestes et des regards, à condition de donner beaucoup d'amour. Et j'en ai reçu beaucoup, l'amour absolu, de ces enfants.

Le Docteur V. a souvent assisté à ces longs moments partagés avec ces enfants en fin de vie. A l'époque on ne parlait pas « d'accompagnement », on n'en parlait pas du tout.

J'étais épuisée physiquement et moralement. Entre deux interventions je m'installais dans ces chambres où j'étais accueillie par des sourires, des bras tendus, des bisous et des câlins, des « restes » du repas qu'ils ne pouvaient plus avaler mais qu'on leur apportait quand même quand on ne les forçait pas, jusqu'aux vomissements.

Combien de compotes et de clémentines j'ai dû manger pour leur faire plaisir. C'est eux qui m'apportaient du bonheur, eux qui me donnaient la vie.

S'il y avait une urgence nocturne, dès que j'avais rangé « mes boîtes », j'entrais sur la pointe des pieds pour voir « s'ils dormaient ». Certains oui, d'autres non, les larmes coulant en silence, mouillant l'oreiller. Alors je racontais une histoire, caressait seulement la joue, longtemps, le temps de reprendre confiance, serrait très fort la petite main qui se cramponnait à la mienne, parce que la nuit les défenses baissent leur garde et que le petit jour est un nouvel espoir.

Je n'en pouvais plus. Le Docteur V. m'encourageait à me décharger de ce poids trop lourd, mais m'incitait en même temps à continuer. « Ils vous aiment, vous les aimez, et l'amour fait des miracles. Vous ne redonnerez pas la vie, mais avec vous ils la termineront dans l'amour partagé. Je vous aime pour eux ».

J'ai pleuré. Le patron avait raison, je m'investissais trop, je ne savais pas dire non, mais les mots ou les comportements me venaient naturellement. Que ce soit pour les parents ou leurs enfants.

Petit Pierre a hurlé toute la nuit, sanglé dans son lit. La morphine était loin des moeurs d'aujourd'hui. La douleur ne faisait pas partie de la médecine. Ses parents ont été prévenus, ils ont dit que............... et je suis restée. Pour une fois, c'est moi qui appelé le Docteur V. en urgence. Et il est venu. J'étais comme ces parents qui souhaitaient ma présence pour se soulager un peu du fardeau de la peur et de la douleur. Je ne pouvais pas rester seule. Petit Pierre me faisait peur. Le patron est venu très vite. Il est entré dans la chambre, s'est assis dans un coin, je me suis sentie mieux. J'ai caressé Petit Pierre, chanté des contines, des trémolos dans la voix, puis il a attrapé mon poignet des deux mains et il a serré très fort, plongeant ses yeux dans les miens. Il a souri, puis j'ai senti ses doigts se détendre  et j'ai refusé l'inéluctable. Je me suis jetée dans les bras du docteur V. Juré que je ne ferai plus jamais que mon travail....................que pour Kimo, encore une fois, mais qu'après ce serait fini.

Le patron m'a encouragée à continuer cet « accompagnement » du cœur disait-il. Et je l'ai fait. Qui n'a jamais reçu un amour aussi pur, sans attente d'un quelconque retour ne peut prétendre avoir été aimé.

Entre temps, il y a eu hélas d'autres Caroline, Anne, François, et il y a eu Kimo.

Ses parents ne venaient pas souvent. Kimo leur trouvait des excuses. Personnellement je trouvais qu'ils s'inventaient des prétextes.

Mais je leur ai parlé, leur ai redonné confiance, non pas l'espoir d'une guérison, mais une forme de sérénité face à la mort de leur fils.

Alors, ils sont venus un peu plus souvent, ensemble ou séparément, souhaitant parfois ma présence quand la peine était trop lourde.

J'ai souvent expliqué aux enfants et surtout aux parents que pleurer ensemble faisait  du bien. Un papa qui rit, quoi de plus normal. Mais un papa qui pleure, c'est inconcevable. Mais si. On a tout également le droit d'être gai, d'où le rire, et celui d'être triste, d'où les larmes. On exprime bien la colère sans se cacher.  Pourquoi le chagrin devrait-il être occulté.

Alors ils partagent leur peine ces parents, leurs enfants les rassurent, puis ils sourient, les larmes ça libère.............. et souvent je libère les miennes.......en cachette.

Je n'ai pas le droit de pleurer devant eux, enfants et parents, parce que je ne dois pas m'attacher, je dois « évacuer  mes sentiments, d'ailleurs il ne devrait pas y en avoir » ! ! ! ! !

Kimo m'a fait appeler. J'étais chez moi, mettant en pratique la bonne parole du docteur V. « prends du temps pour toi, tu as ta vie ». Oui j'ai une vie. Mais j'ai laissé passer des chances. Pardon Bertrand si tu lis un jours ces lignes, pardon de t'avoir fait attendre des heures et des heures, de n'avoir pas su doser, pas voulu « les lâcher ces foutus marmots » comme tu le disais quand tu étais en colère, un peu jaloux de cet amour que je leur donnais, et pourtant si différent de mon amour pour toi. Tu m'as aimée, parce que j'étais une passionnée, mais tu n'as pas accepté le partage, et pourtant...........partager c'est déjà aimer.

Je dormais. Pourquoi la mort attend-elle que le soleil s'endorme ? A-t-elle peur de la confrontation ? Les malades en fin de vie sont soulagés quand l'aube paraît. Elle ne m'aura pas eu cette nuit m'ont dit certains. Et la journée commençait, dissipant les angoisses, porteuse d'espoir, laissant la place à la peur et l'angoisse au coucher du soleil.

Je me sens nauséeuse, je ne réalise pas tout de suite pourquoi je dois venir. Je parle d'urgence, je demande Clinique ou Hôpital, on me répond Kimo.

Une place à part dans ma vie « ma première prise de conscience » un affectif que j'aurais dû refouler, un amour que j'aurais dû accepter puis.......classer.

J'adopte un comportement pseudo parental. Je nie l'évidence, je me révolte, je crie toute seule pendant le trajet. Non, ce n'est pas possible ! Ces mots que j'ai entendu dire par presque tous les parents, je les prononce. Et pire encore, je les crois.

La porte de sa chambre est ouverte, ses parents sont là. Kimo nous regarde tous les trois d'un air presque satisfait. Comme s'il voulait nous dire « chic, vous êtes tous là ». Il est conscient Kimo. Il sait que c'est maintenant, ou dans.....tout de suite. Il me demande faiblement, est-ce que je vais avoir mal ? Je dis que non. Qu'il va avoir un énorme colis d'amour à emporter avec lui, et qu'il nous en laisse un tout aussi gros. Il tient la main de sa maman, son papa est un peu en retrait, triturant sa casquette. Il s'occupe les mains parce qu'il n'ose pas tenir celle de son fils. Peur, pudeur. Est-on encore homme quand on s'attendrit ? Non, dans ce milieu rude qu'est l'agriculture.

Je ne dois prendre aucune initiative. J'en brûle d'envie. Lui prendre sa casquette et mettre la main de Kimo dans la sienne. Je n'en ai pas le droit. C'est leur enfant, c'est leur amour partagé. Le mien doit rester en sourdine. J'ai les mains dans les poches. Je ne dois pas toucher Kimo. Ses parents sont là, les gestes d'amour leur appartiennent.

Il me regarde entre ses yeux mi-clos. Regard bridé toujours un peu énigmatique. Regard qui part, puis il tend la main. Bon Dieu ! que quelqu'un la lui tienne ! C'est le docteur V., prévenu et arrivé en silence dans la chambre qui me dit à l'oreille : «  prend la main du père et donne la à son fils, mais ne lâche pas le papa. C'est à travers lui que Kimo sentira ta présence ».

Puis Kimo a tourné sa page et j'ai retourné ma colère contre le patron. Il n'avait pas le droit, Kimo m'avait demandée, je voulais lui tenir la main...........mais il avait eu raison. Personne n'appartient à personne. Kimo ne m'appartenait pas, même pas à ses parents ; Il était lui.

Je ne parlerai que de Kimo et Petit Pierre parce qu'ils ont été les témoins de mes débuts spontanés dans « l'accompagnement en fin de vie des enfants ». J' ai continué, soutenue par le docteur V. jalousée par certains, encouragée par d'autres.

Souvent, dans le couloir, des parents m'interpellaient : « Docteur s'il vous plaît ». Je ne suis pas médecin, je ne suis pas infirmière, je ne suis ni ci ni çà........... alors ils regardaient l'étiquette collée sur ma blouse et m'appelaient par mon prénom.

Quand ils posaient la question au docteur V., il répondait en riant, on pourrait dire qu'elle est « psycoeur ».

J'ai continué à distribuer des cadeaux Bonux, à manger des mandarines et des compotes, à aider des parents à ne pas culpabiliser, à soutenir les enfants en leur donnant de l'amour, mais je voulais en faire davantage, ou plutôt, ce qui serait plus exact, « en faire mieux ».

Et j'ai eu le privilège d'être reçue, disons d'être accueillie par Françoise Dolto. Je n'aurai pas pu l'aborder si le Docteur V. n'était pas intervenu. Elle m'a écoutée, longuement, m'a parlé avec gravité du passage de l'adolescence, m'a expliqué cette phase délicate. Je devais connaître le fonctionnement ô combien difficile d'un « bien portant » se situant entre 10 et 16 ans pour aborder avec ceux atteints par la maladie le sujet de la mort, ceux-ci y étant confrontés involontairement, ceux-là flirtant avec elle, allant jusqu'à en tester les limites.

J'avais commis des erreurs, j'en ferai encore, mais le don d'amour efface mieux que la meilleure des gommes.

Souvent des amis confrontés à leurs « ados » m'ont demandé de l'aide. Celle qui vient de l'extérieur est mieux perçue par ces jeunes en difficulté. Mais je ne suis que « psycoeur » comme le disait le docteur V.

Il m'arrive encore quelquefois d'entrouvrir des portes à des enfants paumés, ou à des parents dépassés, mais c'est à eux de les ouvrir.

Le docteur V. m'annonce un jour qu'un journaliste voudrait nous entendre. Il veut savoir comment, pourquoi, et emploie des mots qui nous le font mettre dehors : « génial, super....... »

Et nous nous écroulons de rire. La presse ! et quoi encore........

Mais notre bonne humeur sera de courte durée. On nous annonce la mutation d'une psychologue, chargée de l'accompagnement des enfants en fin de vie.

A-t-elle une formation spécifique ? Non. On la pose là parce qu'elle vient d'avoir son diplôme et que j'ai démontré pendant plusieurs années qu'il y avait un réel besoin.

Le docteur V. s'étrangle. Au besoin, nous avons répondu. Par de l'amour et de l'humanité, par de la psychologie instinctive, par un travail d'équipe (lui et moi !) et que nous avons obtenu non pas des « résultats », mais des échanges, de la sérénité, de la paix, de la compréhension, de l'amitié............. et des échecs.

Rien n'y a fait, la psychologue diplômée-paumée comme le disait le Docteur V. n'a même pas accepté que nous fassions équipe. Elle avait étudié, elle saurait mettre en pratique.

J'avais pratiqué, manquait que le papier.

J'ai vu encore plusieurs fois Madame Dolto. J'ai mieux compris l'adolescence et le fonctionnement ou dysfonctionnement parents-enfants dans ce passage difficile, le pourquoi de certains comportements à mille lieues de ce que l'on pourrait imaginer. J'ai continué à trimbaler jour ou et nuit mes boîtes, j'ai pu dormir, mais la rage et la tristesse au cœur, j'ai définitivement perdu Bertrand.

Un ouvrage sur l'enfance maltraitée dans l'orphelinat de La Côte Saint-André dans l'Isère fut commencé, et alors que Madame Dolto m'avait laissé entrevoir la possibilité de le préfacer, elle nous a laissés orphelins.

Par des petites phrases qui amènent à des questionnements, je « dis des choses » à des parents et à des adolescents avec lesquels  j'entretiens des rapports de « simple relation » ou d'amitié. Je ne me substitue jamais aux professionnels.

On peut offrir des chocolats sans être confiseur...............

J'ai changé d'orientation, le docteur V. a soufflé sa flamme, mais l'amour qui nous liait restera éternel. Un amour partagé dont son épouse n'a jamais été jalouse. Son intelligence du cœur savait faire la différence entre toutes les formes d'amour. Seuls les ignorants imbéciles ne voient qu'une forme d'amour. Celui du cinéma ou des romans. Et celui de deux êtres qui partagent une passion...........ça existe aussi. L'amour pur, sans arrière pensée, sans calcul, l'amour de la vie, l'amour du partage.

Merci à elle pour sa compréhension et son aide (les petits cafés de la nuit).

Joyce L.

Posté par Jacques à 18:11 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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